Autour de Sereine 6/7
Sereine est un court texte paru en 2025 aux éditions de la Force G. Christian Chavassieux avait écrit sur ce travail d'écriture particulier.
Peut-être que Sereine et la mère de Sereine, telles que racontées ici, sont issues de cette révélation ? Dans le monde, obstinément, une loi contraignante, étrangère, « que rien ne déconcerte » disait Hugo, nous est inconcevable. Pour humaines qu’elles soient, certaines attitudes incompréhensibles se pare de mystique.
Ce que la folie dit de la vie. J’ai considéré plus haut que les altérations de ma psyché d’enfant étaient domestiquées. Je suis donc dans l’incapacité d’en faire une analyse comme sut le faire le Garouste de L’Intranquille. C’est trop loin désormais. L’expérience marque pourtant, j’y reviens comme à une source féconde. J’y reviens sans nostalgie pour y puiser des enseignements. Par exemple, le moment précis où la mère sent se former en elle un creux, constate alors qu’elle va aller dans la cave — le constate c’est-à-dire ne le décide pas — m’est parfaitement connu. Je sais cela, je l’ai éprouvé. C’était l’espèce d’absence qui précédait le moment de plongée dans l’horreur, quand le reflet prenait ma place. Une débâcle de tout le corps, préalable au triomphe de l’autre, dans la glace. L’acuité perverse de son regard, quand le mien s’était dilué dans les limbes. La vie était autour, essentiellement autour de cet instant abyssal, comme le soleil cerne un puits inaltérable.
Et d’ailleurs, j’ai choisi de ne pas nommer la mère de Sereine. Les versions précédentes n’y faisaient pas obstacle (lire plus haut : Rose, Béa...). Il y a bien les prénoms du mari, des enfants, il y a bien Sereine, pourquoi pas un prénom pour la mère ? Le mode de l’adresse m’a retenu de le faire, je pense. Pourtant, plus que les autres, qui demeurent des silhouettes, des projections à la limite de l’abstraction, je vous sais une chair, une voix, une expression. Même si peu, vous êtes là et le reste ressemble autour de vous à un manège de figures inconsistantes. En cela encore, l’enfant que j’étais m’apporte son expérience. Confiné dans mes mystères, seul, la vie faisait à mes yeux une ronde de figures. J’étais le principe nucléaire autour de quoi s’agitaient les fantômes. Selon moi, la maman de Sereine s’est résigné à ne pas plus exister que les choses qui l’entourent. Ce n’est pas original, nous connaissons cette tentation de l’effacement, n’y cédons que rarement. Il y va de notre amour-propre, nous entendons bien faire connaître notre existence, en général. La mère de Sereine s’est lovée dans son peu de consistance, a trouvé la place confortable et est demeurée là, sans plus rien exiger. Elle a anticipé la fin du chemin, l’absence d’issue. En comparaison, nous sommes des minotaures immatures, insatisfaits des coins qui leur feraient abri, furetant sans repos en quête d’une sortie qui n’existe pas. Ou bien, si elle existe, elle est universelle, unique, et définitive.
Ce que tu peux saisir de l’affaire de Sereine, et plus généralement des hommes et femmes qui ont commis l’indicible, c’est qu’il se crée autour d’eux une communauté de personnes qui tentent de les faire revenir des parages de l’innommable. Les femmes surtout, ont de ces gestes. Elles écrivent aux criminels, se marient aux psychopathes, elles font des enfants aux infanticides. Les exemples ne manquent pas. Tant d’amour à offrir. Une compassion qui initie d’autres histoires. Il m’est déjà arrivé d’en raconter, d’ailleurs.
À sa manière, Sereine a aidé, amour ou simple reconnaissance, par son sourire elle a tracté sa génitrice hors de l’abîme. Ma sœur, dès lors, vous n’étiez plus orpheline.