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Autour de Sereine 5/7

Sereine est un court texte paru en 2025 aux éditions de la Force G. Christian Chavassieux avait écrit sur ce travail d'écriture particulier. 

Mes rêves sont insistants. Un thème les hante particulièrement. Depuis toujours, ils ressassent des peurs liées au vertige. Les scénarios variés mènent à des situations de danger ou de simples impressions d'attirance magnétique pour le vide, avec la répulsion qui lui est immédiatement attachée. Je dois alors m'arranger de toits pentus et instables, négocier des parapets friables, prendre mon élan et sauter de l'un à l'autre vestige (car ce sont souvent des bâtiments ruinés que je visite). La peur du vide me réveille brusquement, cœur affolé, je me dis : « Encore ? »

Lorsque je m'adonnais au dessin, je représentais souvent des précipices, des falaises, des tours interminables, des chantiers pharaoniques où des blocs de pierre étaient hissés depuis un sol exagérément distant jusqu'à des hauteurs atmosphériques. Je dessinais des envols, des hommes ailés circulant au dessus de paysages fantastiques, ou des fous se jetant du haut d'une falaise. Il se peut que la persistance de cette fascination pour le vide soit issue d’un autre vertige, radicalement anti-polaire, née d'une incompréhension des distances qui me séparait, tout petit, des écumes d'étoiles, ressacs de galaxies mêlées à l'océan de la nuit, distances insondables en effet, plus effrayantes dans leur mutisme têtu que la familière séduction du vide sous mes pieds. Zénith plutôt que Nadir.

Je crois que la frontière posée par les actes inexplicables aborde les mêmes franges que celles du dépassement face à l’infini. Ma première confrontation à l'idée d'infini, je me la rappelle parfaitement, lieu, couleurs et odeurs compris. C'est l'hiver, il y a une bousculade d'étoiles au dessus de la cour d'école primaire où s'utilisaient encore la plume et l'encre. C'est magnifique. Je débite à un camarade un savoir tout neuf, car on en parle à la maison : « Elles sont très loin de nous. » Mon camarade regarde, il admire, c'est une nuit comme il en est rarement en ville, l'époque était peut-être celle d'une moindre pollution lumineuse. Et j'explique que l'univers ne s'arrête pas juste au dessus des étoiles, qu'il se poursuit, encombré de plus d'étoiles encore et de galaxies, si lointaines qu'elles sont invisibles, et qu'il se poursuit encore plus loin, et plus loin, et toujours plus loin, ainsi indéfiniment. Les explications que je répète docilement prennent sens soudain. À les formuler ainsi, un frisson me saisit. « Ça s'arrête bien un moment ?... » dit mon copain. Je me vois obligé de lui dire, en réalisant l’énormité de ce que j'énonce, « Si ça s’arrêtait, il y aurait autre chose, après, de toute façon. Ça ne s'arrête jamais, c’est ça, l'infini. » Et nous contemplons le ciel avec un respect nouveau. Comment ça, ça ne s'arrête pas ? Nos pensées se refusent à le concevoir. Là, je ressens un éblouissement. La voûte immobile semble s'éloigner et simultanément, peser sur moi, tout devient trop vaste. Je découvre quelque chose de solennel et de gracieux, peut-être une pensée, une existence indifférente à mon sort, alors que jusque là tout tournait autour de moi. L'enfance connaît peut-être sa première blessure devant le spectacle de l'espace infini, et davantage : c'est une menace qu'elle devine là, un danger, sa nature adulte de mortel vient de se manifester, elle a laissé percer l'inquiétude à travers l'innocence. C'en est fini du petit qui ne concevait le monde que limité par son regard et la portée de ses mains. Un basculement vient de s'opérer dans sa conscience. Ses grandes frayeurs d'adultes, les blessures narcissiques ou la peur de mourir, ne seront désormais que les répliques de cet uppercut initial, ce vertige éprouvé à tenter d'embrasser la notion d'infini sans y parvenir. Il vient de prendre conscience de son telos.

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