Autour de Sereine 7/7
Sereine est un court texte paru en 2025 aux éditions de la Force G. Christian Chavassieux avait écrit sur ce travail d'écriture particulier.
Là bas, où s’est perdue la mère de Sereine, je suis allé rejoindre l’enfance. Là où nous perdons pied, c’est son territoire. L’enfance si proche du premier jour, qu’elle en conserve une part d’inconnu inaccessible. Celle qu’évoquent les hassidim quand ils imaginent cet ange qui pose son doigt sur les lèvres du nourrisson, causant cette petite dépression sous le nez, scellant ainsi le pacte qui intime de ne rien révéler du secret du monde. L’enfant va ainsi des années tout près des mystères de l’origine avant d’en abandonner les dépouilles aux fous, aux criminels, aux égarés, et d’investir les territoires adultes.
Les adultes ne sont pas moins solitaires que les enfants, mais ils sont moins démunis. Ils ont au fil des ans, bâti des renforts, trouvé des appuis, c’est peut-être même l’essentiel de leur tâche : se défendre contre l’isolement, propice à la folie. Nous sommes des créatures grégaires, ataviquement. Sereine et sa mère sont deux exilées désamarrées de tout. Il n’y a pas d’autre histoire que celle de leur relation, aussi étrange soit-elle. Juges, avocats, spécialistes, voyeurs… nous sommes étrangers à leur fable. Je n’ai raconté l’histoire de Sereine qu’en creux, elle est l’absence face au miroir. Elle s’efface ou se régénère au hasard des sollicitations, des pensées qui se cristallisent pour susciter son souvenir. Les personnes qui s’occupent d’elle aujourd’hui, doivent lui répéter : « Tu es Sereine, tu es Sereine... » et, progressivement, elle se matérialise. Elle est en train de venir au monde, par le monde.
L’écrivain n’a guère plus de pouvoir que les autres, n’a pas de clé plus efficace, n’a pas mieux perçu qu’un autre les confins de l’âme humaine. Simplement, il se fait parfois un devoir d’y mener ses guêtres, à ses risques et périls. Pas en spectateur, en agent conscient. Il se charge de l’horreur, accepte l’incrédulité, la stupéfaction, mobilise ses petites forces pour avancer dans les ténèbres. Là où toi, cher lecteur, chère lectrice, renonce, il fait un pas de plus, il défriche. Prudent parfois (il faut lui pardonner, il est rarement héroïque), il s’étonne de n’être pas suivi. Il a fait si peu. En lui, en elle, toute l’humanité se prépare et piaffe. L’immense matériau humain est engrammé dans ses pensées. Amantes, fous, poètes, dictateurs, savants, politiciennes et soldates. Ce n’est pas une prétention, nous en sommes tous capables, nous contenons tous l’humanité et toute l’humanité, ses chutes et ses pinacles. Sereine et sa mère, malgré l’impénétrable halo où elles se noient, ne me sont pas plus étrangères que le garagiste qui, bientôt, ouvrira le coffre de la voiture. Le garagiste ne m’est pas moins opaque, lui aussi a frôlé le seuil, a perçu l’abîme. Il a su, un bref instant, et s’est effondré.
Il a perçu que l’inexprimable est à l’extrémité du spectre négatif. L’amour s’y métamorphose en indifférence, le chagrin y est un énoncé sans épaisseur, la tendresse une particule sans masse. Tout s’y étiole et s’évanouit, désespérément, tout s’y précipite dans un creuset qui ressemble à la mort, en est la parente immédiate. Plus qu’une similarité : une porte ouverte sur la noire éternité. L’inexprimable nous effraye, nous repousse, comme la perspective de mourir seuls.
Personne n’est plus éloigné de nous, que nous le sommes parfois de nous-mêmes. Confrontés à l’inexplicable, nous nous sommes approchés de l’essence de la nature humaine, nous avons sondé l’abîme. Tutoyer la frontière, c’est éclaircir, un peu, l’opacité des âmes. C’est commencer une réconciliation avec nos manquements et partager avec les autres les outils forgés dans ce but. C’est mieux aimer, en ce qui me concerne, l’enfant que j’ai cru fou, m’adresser à lui par delà les âges et le rassurer : la vie te sera moins hostile que tu peux le craindre. Patiente. Te menant funambule au bord du précipice, n’empêche, ta folie t’a protégé.
Conduire Sereine et sa mère au point de bascule, quand la petite va être découverte. Quand sa mère, selon moi, sera enfin libérée. Mais je ne parviens pas à lui offrir la paix. Je n’y crois pas. La malédiction continue. Parce que depuis trop longtemps l’obscurité a recouvert sa vie, et toutes les vies de son existence avec elle. J’espère qu’il n’en est pas ainsi du modèle de mon personnage. J’espère que le dévoilement a été salutaire. Ce n’est pas une question morale, pas un credo dans la rédemption et le pardon des fautes. C’est juste le désir que les êtres les plus enkystés dans la gangue de l’incertitude, reçoivent enfin l’attention des autres, échappent par elle au carcan et nous reviennent. Même si nous nous sommes beaucoup trompés et que nous sommes peut-être, indignes d’un tel cadeau.