Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

"La première cérémonie" : scène supprimée

Parfois, pour alléger, raccourcir un roman, mais pas seulement : pour recentrer l'intrigue sur l'essentiel, on finit pas supprimer des scènes qu'on a pourtant eu plaisir à écrire, et qui ont paru importantes au moment de leur conception. C'est le cas pour cette rencontre entre Louis et Alma (sa belle-soeur), venus tous deux du roman "L'Affaire des vivants". 

"La première cérémonie" sortira en librairie en février 2027.

Alma. Alma Feigne-Lebreton épouse Persant. Veuve Charlemagne Persant. Revenue dans la maison de ses parents après la dégringolade financière de son héritage, due à de périlleux investissements et aux coupes opérées dans ses comptes par un maître-chanteur. Quand elle ouvre à Louis, elle est habillée de façon démodée mais élégante, sans corset, avec beaucoup de broderies florales et de satin clair qui sont autant de réfutations de son statut de veuve. Elle n’a pas refait sa vie. Il y a bien eu quelques essais, mais la société a admis qu’elle serait à jamais la femme d’un seul homme. Après quelques secondes de surprise, elle reconnaît Louis, n’ose lui avouer qu’il a forci et, à cause de cela, ressemble à son frère Charlemagne. « La dernière fois que nous nous sommes vus, c’était ici, dans cette maison. » Louis se souvient. C’est loin mais il se souvient. Il était venu convaincre son frère, patron massif et roué, de céder aux demandes de ses employés en grève. Elle précise : « Tu étais avec Jeanne. » Ce n’est pas un rappel cruel, c’est l’irruption d’un souvenir qui les élève tous les deux. Alma aimait beaucoup la jeune compagne de Louis. Elle aimait surtout les observer ensemble, admirer ce couple tout en jeunesse et en générosité, l’absolu contraire de celui qu’elle formait avec Charlemagne, en rigidités, en petitesse d’intérêt, en bêtise de parvenus. Louis est entré, il regarde autour de lui, la maison est silencieuse. Sa mémoire fait défaut mais il lui semble que rien n’a changé. « Ernest est ici ? » Alma l’invite à avancer jusqu’au salon. « Non, Ernest habite à Bruxelles depuis… longtemps. Il ne me rend visite qu’une fois par an. Il m’écrit souvent. Asseyons-nous. Je me faisais chauffer un chocolat. Tu m’accompagnes ? » Elle ne l’interroge pas sur sa venue. « Tout le monde me disait que tu étais de retour. J’espérais que tu viendrais me faire une petite visite. »

Ils s’installèrent. En fait, des éléments avaient changé. Alma évoqua des œuvres d’art vendues à l’époque de ses difficultés. Et des tapisseries achetées quand la situation s’était améliorée. Après beaucoup d’événements qu’elle évoqua sans détail, lui restait un capital suffisant pour vivre sa fin de vie sans inquiétude majeure. Ils se demandèrent mutuellement comment ça allait. Se mentirent par politesse et par paresse. Voilà, voilà… À peine née, la discussion agonisait. Ce n’était pas le bon angle. Il fallait évoquer ce qui n’allait pas si on voulait s’entretenir un peu, savourer le chocolat chaud et leur mise en présence. C’est une ruse connue de toutes les commères.

Les radiateurs donnaient en plein. Le fauteuil était confortable. Le corps de Louis protestait qu’il n’avait guère envie de ressortir dans le froid, sa pensée l’admit aussi et ils s’accordèrent pour prolonger ce répit. Le visage d’Alma avait gagné en gravité, l’âge lui conférait une beauté picturale. « Je regrette qu’on ne se soit pas mieux connus, à l’époque. » C’était aussi le sentiment d’Alma, sauf qu’elle l’avait ressenti souvent au fil des décennies alors que Louis y songeait pour la première fois. « Nous étions tellement étrangers » dit-elle. Louis approuva. Le chocolat était mousseux et sucré. Alma était une digne femme âgée. Que restait-il de l’oie blanche écervelée que son frère avait emportée comme un trophée ? Tout ce qui n’existe plus… Il lui sembla découvrir Alma, Alma seule pour la première fois, s’aperçut qu’il ne l’avait conçue jusque là que reliée à son frère. Elle ne reposait pas sa tasse, soufflait obstinément dessus, la vapeur portait une lueur délicate à son front. Un gros plan digne de Griffith. « J’ai appris, dit-elle, pour ton cinéma. Je regrette. » Louis essaya un ton désinvolte, qui ne sonna pas trop faux : « Une rumeur stupide. Tout ça va se régler. Dans cette famille, j’ai l’impression que les problèmes d’argent sont toujours un peu ridicules, malgré leur tragique.

⸺ J’ai eu la surprise de voir que tu montais une affaire, j’ai cru que tu suivais les traces de ton frère. Je veux dire, que tu devenais à ton tour un marchand. » Louis n’ignorait pas qu’il avait, au fil de sa vie, subi l’influence à distance de Charlemagne. Il avait connu le goût de l’argent et du pouvoir, lui aussi. Comme Charlemagne, il s’était élevé au dessus de sa condition. Il crut qu’Alma l’accusait d’une imitation, il voulut s’en défendre. « Lui n’avait aucun scrupule à détruire les autres pour obtenir ce qu’il voulait, tu en sais quelque chose. Moi, j’ai construit ce que j’ai construit avec les autres, et ce que j’ai perdu, je l’ai perdu seul. » Alma souhaitait temporiser. Ce règlement de comptes avec le puissant et défunt Charlemagne était une erreur d’aiguillage de leur conversation. Elle espérait autre chose. Et feu son mari n’avait rien à voir avec cela. « Tu es venu parler de Jeanne, dit-elle enfin. J’aimerais t’entendre parler d’elle, de vous. Vous avez été importants pour moi, plus que tu ne pourrais croire. » Elle avait raison. Ce salon meublé de songes passés était l’écrin idéal de la mémoire revenue. La chaleur était partout, Jeanne était partout. Soulagé, Louis commença un monologue. Les images, les anecdotes s’enchaînaient. Il n’avait jamais évoqué aussi longuement Jeanne, sa maturité et sa douceur, et l’horreur de sa mort. Lui revinrent les sons et les odeurs de la chambre de la ferme à Saint-Elme où Jeanne l’avait soigné et sauvé. Comment, à force de tendresse et d’attentions, elle avait bâti un nouveau Louis à partir du sauvageon inculte qu’il était alors. Il s’acquitta de quelques larmes, de celles dont il avait retenu l’obole devant toutes les femmes qui l’avaient aimées. Alma pleura avec lui. Ils goûtaient une tristesse aussi intense que peut l’être la joie.

Écrire un commentaire

Optionnel