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Autour de Sereine 2/7

Sereine est un court texte paru en 2025 aux éditions de la Force G. Christian Chavassieux avait écrit sur ce travail d'écriture particulier. 

Je ne sais pas si j’ai vraiment été fou un jour, et ce que cela signifierait, au fond, de l’avoir été. Le terme étant, de plus, caduc du point de vue médical. Je suppose que le vertige de la folie m’est familier. J’ai fréquenté cette frange abyssale. Si certains de mes personnages basculent dans la violence sans prévenir, c’est que j’ai conscience de la frontière, je sais sa fragilité, sa perméabilité, je crois que je mesure précisément la qualité de l’ombre qui la précède. La mère de Sereine est une compagne de voyage. Nous avons emprunté des chemins similaires. Je crois juste m’être arrêté assez tôt, pas aussi loin qu’elle, qui fut inconsciente de s’engager trop profond.

 

Et donc, pourquoi est-ce que je m’intéresse à ces histoires où la pensée bute contre l’inexplicable ? Pas par goût, pas dans l’idée de tenir un bon sujet, ou parce que ce serait justement l’objet de la littérature : circonscrire l’impensable. Je crois que ça se passe ailleurs. Je crois que cela tient à ma longue fréquentation du vertige. Il en est de toutes sortes, chacune m’intéresse. J’ai décrit récemment, pour un ouvrage collectif, la pratique du « mukbang », sur internet. Des youtubeurs y mangent des plats pantagruéliques devant une caméra. Des repas à 4000 calories ou plus. Occupation stupide s’il en est. Et dangereuse. Des centaines de milliers d’abonnés consultent ces vidéos et commentent : « C’est dégueulasse », « allez crever ! », « Ignoble », etc. et certains youtubeurs en retour insultent les voyeurs fascinés par leur suicide alimentaire : « Bande de salauds, c’est de votre faute si je suis malade ! » C’est La Grande bouffe en live. Du vertige, disais-je.

Dans une pièce musicale de 2013, je traite du mythe de Pasiphaé en faisant de la reine de Crète une femme suffisamment amoureuse de son mari pour satisfaire ses fantasmes en s’accouplant avec un taureau. Je n’ai rien inventé, j’ai juste exploité les creux laissés par le mythe et révélé ce que ce récit pouvait dire du fonctionnement d’un couple où une obsession sexuelle prend toute la place. La scène de la « saillie » quoique détournée, est très dérangeante. Et, chaque fois, je frémis qu’une actrice veuille bien interpréter les mots ignobles, la situation abominable que j’ai écrite pour elle. Cette approche m’avait été inspirée par un fait-divers récent qui, ai-je appris depuis, n’est pas unique. Lectrice, lecteur, j’espère que tu es assis et que ta digestion est achevée. Sinon, reviens plus tard. Il y a quelques années, un trentenaire a publié une annonce sur un site spécialisé, où il cherchait un partenaire pour l’aider à accomplir son fantasme : il désirait se faire émasculer, manger avec lui le produit de sa mutilation, avant de se laisser mourir suite à l’hémorragie que l’opération ne manquerait pas de causer. Il trouva un volontaire, fut ainsi découpé selon sa volonté, cuisina son sexe, partagea le repas comme prévu, et mourut. Il y eut au moins deux précédents. Un homme, au XIXe siècle, qui exigea d’une prostituée dûment rémunérée pour cela, qu’elle le tue, et une femme qui, récemment (le « récemment » de 2024), publia une annonce où elle aussi cherchait un complice qui accepterait de la torturer le temps qu’il voudrait et selon sa fantaisie, avant de l’exécuter puis de démembrer son corps. On peut comprendre que la justice soit un peu désarmée pour condamner des personnes qui ont scrupuleusement suivi le protocole établi par leurs victimes.

Je ressens le même frisson que d’autres au récit des abominations dont nous sommes capables. Mon effroi ne s’émousse pas, chaque histoire me désarme. Et d’ailleurs, nous sommes nombreux, n’est-ce pas, à suivre l’énonciation des pires crimes, partagés entre fascination et écœurement.

Il serait un peu court d’y voir un effet maladif de nos sociétés industrielles. Les mythes antiques, les Écritures et les traces de procès très anciens ressassent la litanie des nos perversions. Je sais que la perversion est une notion élastique selon les périodes, mais certains crimes demeurent. Il n’a jamais été admis nulle part qu’on tue des innocents pour le plaisir. Je dis bien le plaisir, pas pour un sacrifice, un rituel quelconque, une vengeance, etc. Au IIe siècle, les lois romaines sanctionnaient le maître qui tuait ou maltraitait son esclave gratuitement.

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